Fonds de tiroir

Je faisais le ménage sur mon disque et je suis tombé sur un bout de texte que mon retour en France après mon semestre Erasmus en décembre 2003 m’avait inspiré. C’est un peu grave mais je vous le livre ici : au moins je pourrai effacer le fichier de mon ordinateur. ;)

—-

“Ça commence avec un décollage. Pour moi aussi.

Non en fait c’est un démarrage au tout début. Celui d’un train en direction de Paris et puis là, après, le grand saut : un décollage, oui. Finalement.

Direction ?
Copenhague.

Des mois que j’attends cela. Mais quoi au juste ? Je n’en sais rien en fait. Mais je fonce. J’y suis déjà depuis belle lurette à Copenhague même si mon corps, lui, est encore fermement arrimé au quai de saône. Depuis que j’ai eu la confirmation de mon départ, j’étouffe ici. Je le sens bien : il me faut voir, sentir, toucher autre chose, maintenant et découvrir cet endroit qui n’existe encore que comme ailleurs. Bref, je fantasme. Cet ailleurs ce sera donc le Danemark. Territoire encore inexploré pour moi qui offre par conséquent davantage de possibilité au vagabondage de l’imaginaire que les métropoles espagnoles, villages italiens ou la campagne anglaise déjà pratiqués.

Mais le Danemark, est-ce que ça change quelque chose me direz-vous?

Pas évident à priori même si la Scandinavie, fût-elle méridionale, c’est quand même un brin exotique pour un bourguignon. Après tout ça aurait tout aussi bien pu être Barcelone pour faire comme la bande à Klapisch ou bien Prague, Budapest ou Stockholm comme je l’avais un moment envisagé.
Ce dont je me souviens maintenant c’est que je voulais rester en Europe pour faire l’apprentissage d’une citoyenneté à l’échelle du continent. Un peu maigre.

Et bien voilá j’ai décidé, ou plutôt les évènements m’ont conduit á décider.

Ce sera Copenhague, Andersen, la petite sirène et quelques clichés du même tonneau. Ça promet ! Non mais évidemment, avant on ne se doute pas que ce tableau certes bucolique mais pas très original n’est finalement qu’un arrière plan bien secondaire.

Mais non attendez un peu. En fait, tout ça commence bien après finalement.

Une fois que tout est fini. Drôle de paradoxe, oui.

Ça commence lorsque de retour au pays, on prend conscience. Mais conscience de quoi me direz-vous ? Ben, justement de tout ça ; de ce qui s’est passé, des gens qu’on a rencontrés et des moments qu’on a vécus ensemble. Tout ça qui nous á fait vivre ensemble, nous a constitué comme groupe, certes groupe bigarré, hétéroclite et même franchement improbable mais comme groupe quand même. Le grand hollandais, la jolie lituanienne, la hongroise francophile, le Tchèque fervent atlantiste et les traits de leurs visages et le son de leurs voix au travers desquels ont avait appris á se définir soi-même. Mais voilà, tout ça s’assombrit tout doucement. En un sens ils me rendent ma liberté. Je n’aurai plus à me cacher sous le déguisement du frenchie mangeur de fromage et débateur irascible. Mais c’est aussi une part de moi qui disparaît avec eux.
Les innombrables petits détails sur cette vie en communauté qui nous avaient frappé se font plus rares et plus vagues. On se les raconte moins souvent aussi, même si MSN et Skype facilitent quelque peu la prolongation artificielle du semestre pour un temps, en dépit des distances et des nouvelles priorités de chacun.

Tout ça commence quand on quitte l’instant pour rentrer dans la réflexivité. Car c’est bien d’un instant dont il s’agit ; celui dans lequel on a vécu quelques mois comme dans un Eden coupé du temps et du monde de tous ceux qui ne comprendront pas, de ceux à qui on tentera en vain de raconter et qui nous regarderont toujours avec ce regard mi-curieux mi-indifférent quand, animés d’un enthousiasme soudain, nous évoquerons le souvenir d’une soirée d’anniversaire fêtée lá-bas ou la préparation nonchalante d’un examen pour cause de virée en Norvège le temps d’un week-end.

Cette « parenthèse enchantée » c’est l’Union Européenne qui lui a donné son nom : elle l’a baptisée Erasmus. Mais n’allez pas trop vite en besogne ! A en croire les journaux, vous pourriez imaginer qu’Erasmus est un programme d’échange universitaire entre pays Européens. Seul un prof ou un haut-fonctionnaire bruxellois pourrait s’y tromper.

Non, dans la pratique, c’est très différent. Tous ceux qui y sont allé vous le confirmeront.

Quoiqu’il en soit, grâce à Erasmus, ces jours-ci, en Europe, de Lisbonne à Dublin, d’Helsinki à Milan, on trouve des jeunes gens, et d’autres qui ont déjà un peu vieillis, qui, quand ce mot résonne á leur oreilles esquissent un petit sourire. C’est comme le signe d’une appartenance révolue á une société secrète pour laquelle ils éprouveraient cependant toujours un attachement profond, une connivence insoupçonnée par ceux qui ne les ont pas accompagnés dans cette ville d’Europe à travers cette expérience liminaire et qui restera pour toujours un peu leur terre d’adoption.

Alors oui, un jour on se réveille comme si de rien n’était ; comme après une n-ième soirée passée au milieu de 30 nationalités à (re)faire le monde, le match de foot de la veille ou le week-end á venir en 3 langues. Ou plutôt dans une langue commune, unique mais universelle, dont aucun livre ne dévoile le secret et qu’aucun professeur n’enseigne. C’est un mélange tantôt hésitant tantôt abscons de tout ce que le monde compte d’idiomes servis avec autant d’accents et de rythme.

Mais voilà ce jour-là est différent, la parenthèse va bientôt se refermer, le monde nous appelle. Il a besoin de nous et Erasmus ne peut pas nous y soustraire plus longtemps…”

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Let this diversity of opinions be propounded to, and laid before him; he will himself choose, if he be able; if not, he will remain in doubt. "Che non men che saver, dubbiar m' aggrata." ["I love to doubt, as well as to know."-- Dante, Inferno, xi. 93] for, if he embraces the opinions of Xenophon and Plato, by his own reason, they will no more be theirs, but become his own. Who follows another, follows nothing, finds nothing, nay, is inquisitive after nothing. "Non sumus sub rege; sibi quisque se vindicet." ["We are under no king; let each vindicate himself." --Seneca, Ep.,33]"
Montaigne - Essais I, XXVI, Of The Education of Children
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