Le navrant Monsieur Colombani

“Ce n’est pas le rôle du Monde de donner une consigne de vote. Il n’est pas question de prescrire à nos lecteurs un candidat plutôt qu’un autre.”

Eric Fottorino, Le Monde, le 03.04/07.

C´était il y a un peu plus d’une dizaine d’années je dirais. Par influence paternelle, par ma scolarité aussi, je commençais à m’intéresser à la chose publique, à l’économie, à la politique et aux affaires internationales et toutes ces choses. Je me revois rentrant chez moi le mardi soir, les Dossiers et Documents du Monde sous le bras. Une lecture didactique, intelligente nous avait dit, à mes camarades et à moi-même, un prof d’économie soucieux de notre développement intellectuel. Et puis chemin faisant j’avais commencé à acheter Le Monde les autres jours de la semaine, selon l’actualité, selon mon humeur et les choix éditoriaux du canard. Ma mère, qui n’a pas fait beaucoup d’études et ne lit guère que Madame Figaro ou Paris Match, manifestait discrètement sa fierté de voir son fiston se caler sur la table de la salle à manger pour attaquer la lecture d’articles à ses yeux interminables et abscons dont elle se disait qu’ils devaient forcément rendre intelligents ceux qui les lisaient. Voilà, c’est comme ça que j’ai découvert Le Monde, ce monument du patrimoine éditorial français et international m’avait-on suggéré, cette icône de l’exégèse journalistique et rempart de l’analyse face aux raccourcis médiatiques et autres raisonnements fallacieux ou tronqués; un outil remarquable pour comprendre, avec le recul et la hauteur de vue qu’il convient, le monde; pour dénouer patiemment les ramifications historiques, culturelles et stratégiques de ce que la télévision nous balance en pleine figure sans autre forme de commentaire.

Ô, j’avais bien eu mes doutes, comme nombre d’entre nous: il y avait eu les accusations graves mais précises du livre de Péan et Cohen et plus assourdissant encore, le silence méprisant de réponses qui ne sont jamais venues. Les déclarations de vertu et l’auto-promotion complaisante de la direction du journal – le drôle de trio Minc-Colombani-Plenel – n’ont jamais éteint l’incendie et je suis toujours resté un peu indisposé. Il y eu ensuite tous ces petits détails remarqués ici ou , dans les hiérarchisation éditoriales troublantes, les titres vendeurs étrangement loin du contenu des articles, détails dont l’accumulation irrite et lasse. Et puis, que dire de toutes ces dépêches AFP à peine modifiées de quelques ajouts laconiques superflus qui constituent trop souvent la fond de commerce du site internet ? Je me souviens de cette diatribe contre les journaux gratuits de M. Colombani qui se présentait en défenseur intransigeant de la presse de qualité face à la déferlante des pratiques consuméristes sur la presse. Ca transpirait le jugement de valeur et l’arrogance corporatiste mais de développement raisonné pour défendre son métier, point. De réflexion sur le pourquoi du succès des gratuits et les difficultés du Monde, aucune.

Et puis, ce matin à la lecture de l’éditorial de JM Colombani, je me suis dit que Le Monde tel que je l’avais rêvé, celui que le jeune lycéen affichait benoîtement sous son bras comme pour dire au monde “voilá, je veux me donner les moyens de te comprendre et de te connaître!”, était bel et bien mort.
Ainsi, à quelques jours du 1er tour de la présidentielle, M. Colombani nous explique, dans un de ses prêches aux sous-entendus moralisateurs qu’il se plaît tant à distribuer à ses ouailles, dont on espère pour lui qu’il feint seulement de les croire fidèles, ce qu’est, accrochez-vous, “l’impératif démocratique” du moment : un duel Royal contre Sarkozy. Sous couvert d’une analyse rapide et gratuite, il passe en revue les deux protagonistes qui seuls permettront, selon lui, l’expression d’une démocratie saine. Malheureusement, il évite soigneusement de nous dire en quoi Bayrou est disqualifié d’office. En fait, il fait allusion de manière sommaire aux barrières que nos institutions imposeraient à sa démarche avant d’expliquer que c’est bien, dans la 5e république, la présidentielle – et donc le choix d’un homme pour d’une femme – qui donne le la à la vie politique, sciant ainsi la branche sur laquelle il assoit son argumentation elliptique. C’est fallacieux et dès lors on ne peut que se demander ce qui motive vraiment sa volonté de voir le 2d tour opposer Royal à Sarkozy. Plus grave encore, le procédé minable qui vise à agiter dès les premiers mots le spectre du 21 avril 2002 avec l’objectif inavoué de prendre en otage les anti-lepenistes indécis.

Évidement, M. Colombani aurait très bien pu, au nom de son journal, prendre parti pour tel ou tel candidat(e) et argumenter les raisons d’un tel choix. On l’aurait compris et respecté, quand bien même nous aurions préféré qu’il soit différent. Après tout, c’est ce que font ces jours de nombreux bloggueurs, qui, malgré leur engagement conserve une justesse souvent remarquable dans leurs analyses. A l’inverse et de manière bien plus sournoise, M. Colombani entreprend de restreindre le champs de notre liberté d’électeur en essayant de nous faire croire que ne pas voter Royal ou Sarkozy, c’est quelque part menacer le principe même de la démocratie ! Qu’on me permette de trouver un tel déni de liberté assez navrant, sinon dangereux.
Mais pourquoi pousser un duo en niant le droit des électeurs à décider par eux mêmes lesquels des 12 candidats seront les dignes représentants d’un 2e tour où un supposé choix de société pourra être exprimé ? D’ailleurs, en quoi le choix est-il si clair entre les deux protégés de M. Colombani, lui qui avoue que leurs positionnements respectifs sont fluctuants et profondément erratiques. Il prête dès lors le flanc á certaines interrogations déontologiques. D’ailleurs, les réactions des abonnés du journal (à 17h) ne sont guère équivoques, elles qui, dans leur grande majorité, dénoncent fermement la démarche et les menaces de résiliation d’abonnement s’amoncellent
Pourtant, aujourd’hui, le monde que Le Monde ne semble pas comprendre, celui du Web2.0 et de la société dialogique qu’il symbolise, à accouché d’une alternative à M. Colombani. Blog et wikis nous livrent les clés que nous chercherions en vain dans ses éditoriaux; une alternative qui fait que l’idéal trahi de Beuve-Méry perdure sous des modalités renouvelées. Il n’est donc plus besoin de compter sur l’émergence hypothétique d’un concurrent crédible et économiquement viable au monopole informationnel étouffant de cet “vieille idole qu’on encense par habitude” comme Voltaire le disait en son temps du pape. Aujourd’hui, pour échapper aux funestes éditoriaux de M. Colombani, nous pouvons en 2 clics, le temps de nous rendre chez Versac, Koz et tant d’autres, toucher du doigt une intégrité, une accuité et une honnêteté dans le commentaire et l’analyse journalistique qui ont depuis longtemps déserté les colonnes de feu Le Monde. De ceci, nous devons au moins nous réjouir.

Finalement, et de manière assez ironique, c’est peut-être le candidat que M. Colombani veut exclure d’office et sans autre forme d’explication qui a compris la profondeur de ce changement. Lui qui ne pense plus sur le mode binaire, noir et blanc, avec ou contre constitutif de la démocratie selon de directeur du Monde, lui, semble disposé – certes, peut-être autant par obligation tactique que par choix- à voir en couleur et en relief la société faite de différences. Et si Bayrou tenait de Derrida ? Peut-être parce qu’il vient d’une famille politique qui a toujours été minoritaire, peut-être parce qu’il pratique l’internet assidûment, peut-être pour plein d’autres raisons, il me semble que Bayrou entend (voir ici et ici ou ) les mutations profondes que la société et les médias participatifs impliquent quant à l’organisation de l’information et les modalités nouvelles de la vie politique : il accepte le pluralisme, la diversité, la différence et postule donc le dialogue et l’échange, plutôt que le contrôle et la distribution depuis un centre omnipotent. En ce sens je voudrais emmètre, contre M. Colombani, l’hypothèse qu’il représente lui aussi une option pour l’avenir de notre démocratie qui mériterait éventuellement d´être au 2d tour (contrairement à M. Colombani, je ne prêche pas et je respecte le choix de mes concitoyens!). Peut-être, les lignes de fractures qui ont déterminé les choix politiques et qui nous ont permis de définir de chaque côté d’elle une droite et une gauche, catégories structurantes du débat politique, ne sont-elles plus aussi prégnantes et peut-être Royal et Sarkozy, représentent-ils tous deux une forme de “management” du pays essentiellement directif, unidirectionnel et monochrome. Celle-ci prône l’ordre juste sans douter que c’est elle qui l’incarne à l’exclusion des autres et semble difficilement supporter la contradiction, elle qui distribue lors de ses points presses ses bonnes paroles appelées à prendre aussitôt valeur d’évangile. En face, celui-ci est un professionnel obsédé de la planification, du contrôle des messages émis et des circuits de distribution qu’ils empruntent, avec les travers que l’on sait sur la liberté de ton des journalistes. Bref, il est le tenant d’une théorie de la communication archaïque (résumée en filigrane ici par Francois de la Brosse, un de ses conseillers) . Je crois que ces 2 approches, certes différentes á bien des niveaux, relèvent d’une conception de la vie publique en démocratie représentative similaire sur le rapport á la différence et à la polyphonie qu’elle implique. En face, Bayrou a intégré que les changements en jeu sont bien plus profonds que M. Colombani ne veut le croire. D’une certaine manière, Bill Clinton les a récemment évoqués, à travers la notion de ubuntu.

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Let this diversity of opinions be propounded to, and laid before him; he will himself choose, if he be able; if not, he will remain in doubt. "Che non men che saver, dubbiar m' aggrata." ["I love to doubt, as well as to know."-- Dante, Inferno, xi. 93] for, if he embraces the opinions of Xenophon and Plato, by his own reason, they will no more be theirs, but become his own. Who follows another, follows nothing, finds nothing, nay, is inquisitive after nothing. "Non sumus sub rege; sibi quisque se vindicet." ["We are under no king; let each vindicate himself." --Seneca, Ep.,33]"
Montaigne - Essais I, XXVI, Of The Education of Children
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