Mais où est donc le 5e pouvoir ?

Il y a quelques temps déja, en fait une éternité dans l’échelle du temps blogosphèrique, Cyril Lemieux relatait les assises du journalisme citoyen, organisées par Agoravox, journalisme qui a vite été bâptisé par ses thuriféraires, 5e pouvoir. Son post mettait judicieusement en perspective les questions que posent l’émergence de ces nouveaux médias autours de la mouvance web2.0. En référence à Montesquieu et aux 4 autres pouvoirs supposés garantir une vie démocratique stable et équilibrée, il se demandait comment garantir la constitution en un véritable 5e pouvoir des medias participatifs, c’est-à-dire, comment s’assurer de leur capacité à controler et contre-balancer l’exécutif, le législatif et le judiciaire mais aussi le médiatique tout autant qu’à être lui-même controlé par ceux-ci. Les délicates questions juridiques et politiques qu’il infère afin de tendre vers cet idéal d’équilibre me semblent pourtant sous-tendues par une aporie quant au terme de 5e pouvoir, tout aussi inapproprié selon moi, sinon plus, que celui de 4e pouvoir.

En effet, les 3 pouvoirs dont parlait Montesquieu procèdent en réalité d’un pouvoir les précédant qui definit notamment ce que la bonne gouvernance d’un peuple et d’une nation doit être et qui, en conséquence, organise la segmentation des prérogatives et des missions que nous connaissons au travers du triptique exécutif, législatif et judiciare. Au delà du réductionisme aux 3 ou 4 pouvoirs voire à l’oppression d’une classe sur une autre, Umberto Eco, dans une référence claire aux travaux de Foucault, nous enjoint plutôt de concevoir le pouvoir ainsi:

…le pouvoir n’est pas “un”, (il) s’insinue où on ne l’apercoit pas d’emblée et (il) est “pluriel”, une légion comme les démons. Le pouvoir est présent dans les mécanismes les plus fins de l’échange social: non seulement dans l’Etat, dans les classes, les groupes mais encore dans les modes, les opinions courantes, les spectacles, les jeux, les sports, les informations, les relations familiales et privées et jusque dans les poussées libératrices qui essaient de le contester.

Ce pouvoir émanant d’un contexte historique et culturel donné se traduira, en ce qui concerne la vie politique institutionnelle, sous des formes variées – République, monarchie constitutionnelle, etc- naissance à la démocratie libérale. Les 3 pouvoirs sont ainsi des constructions institutionalisées dont on peut dire qu’elles suivent chacune une logique propre, certes mais qui leur a été préalablement dictée en vertu d’un tout dont elles sont une partie solidaire; ceci à un moment donné et sans que celà ne présage de modifications futures éventuelles des forces en présence, quelles qu’en soient la nature, les motivations et la moralité.

Le 5e pouvoir dont on nous rabâche aujourd’hui les oreilles n’a pas non plus de logique propre dont elle nous assurerait son indépendance et sa capacité à balancer les excès et dérives des 4 autres. Non, en fait, il est plutôt une modalité technologique (et donc sociale!) d’exercice d’un pouvoir aux ressorts innombrables qui lui pré-existe et le parcourt de part en part mais qu’il peut évidemment altèrer, renforcer ou bien remettre en cause. Le web2.0, les médias citoyens et participatifs, les blogs pénètrent peu-à-peu les interstices de toutes les formes de ce pouvoir et en affectent les conditions de possibilité. En ce sens seulement, et au même titre que la presse traditionnelle, il s’agit bien d’un pouvoir, ou plutôt, faudrait-il dire, d’une force protéiforme comme le suggérait Umberto Eco ; c’est-à-dire d’une force agissante aux conséquences multiples mais sans objectif intégré ni logique claire et unifiée qu’elle porterait en son sein comme une raison d’être. Tout comme la presse a été libérale et révolutionnaire, républicaine et fasciste, progressiste et conservatrice, le 5e pouvoir pourra et sera mis au service d’intérêts et de logiques qu’il lui sont extérieurs. En revanche, en y ayant recours, ceux-ci s’en trouveront immanquablement transformés. C’est en ce sens que “le pouvoir s’exerce plutôt qu’il ne se possède” (Foucault, Surveiller et Punir) et, qu’à ce titre, il nous faut en suivre les traces et les trajectoires élusives plutôt que de prétendre le circonscrire à un endroit donné.

Référence:

Eco, U., “La langue, le pouvoir, la force”, in, La guerre du faux, Grasset, 1985 (disponible en livre de poche)

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Let this diversity of opinions be propounded to, and laid before him; he will himself choose, if he be able; if not, he will remain in doubt. "Che non men che saver, dubbiar m' aggrata." ["I love to doubt, as well as to know."-- Dante, Inferno, xi. 93] for, if he embraces the opinions of Xenophon and Plato, by his own reason, they will no more be theirs, but become his own. Who follows another, follows nothing, finds nothing, nay, is inquisitive after nothing. "Non sumus sub rege; sibi quisque se vindicet." ["We are under no king; let each vindicate himself." --Seneca, Ep.,33]"
Montaigne - Essais I, XXVI, Of The Education of Children
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